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Anthropocentrisme et spécisme : questions conceptuelles et normatives

Initialement publié le 23 septembre 2014 par Catia Faria et Eze Paez dans la revue Bioética y Derecho.
Traduction par Florimond Peureux.

 

Résumé

L’anthropocentrisme est l’idée selon laquelle les intérêts des êtres humains doivent être privilégiés par rapport aux intérêts des individus non humains. Cette idée est généralement associée au spécisme, qui défend l’idée d’une considération et d’un traitement préférentiels de certains individus en fonction de leur espèce. Dans cet article, nous discutons de deux idées reçues répandues concernant le lien entre anthropocentrisme et spécisme. La première est que l’anthropocentrisme et le spécisme sont des concepts équivalents. En effet, il existe des contre-exemples évidents de spécisme non anthropocentré, c’est-à-dire des cas dans lesquels les intérêts des membres d’une espèce non-humaine sont pris en considération au détriment de ceux des membres d’une autre espèce non-humaine. La seconde est l’inévitabilité de l’anthropocentrisme qui justifierait, de fait, le spécisme. Cependant, cette tentative de justification repose sur une ambiguïté entre anthropocentrisme épistémique et anthropocentrisme moral. Une fois cette ambiguïté levée, nous montrerons que l’anthropocentrisme moral ne découle pas de l’anthropocentrisme épistémique et que toute tentative visant à légitimer le spécisme via l’anthropocentrisme épistémique est infondée. Enfin, nous conclurons que le spécisme, anthropocentré ou non, reste injuste.

 

Introduction

L’anthropocentrisme comme point de vue moral peut être caractérisé comme suit :

Soit les animaux non-humains n’ont pas à être considérés moralement, soit la considération morale qui leur est accordée doit être inférieure à celle accordée aux animaux humains.

Ainsi défini, l’anthropocentrisme est incompatible avec le principe d’égalité de considération des intérêts. Ce principe stipule que nous devons accorder une même valeur aux intérêts d’intensité égale, c’est-à-dire d’importance égale pour chaque individu, et agir en conséquence. Aucune caractéristique autre que les intérêts des individus n’est considérée comme étant pertinente pour légitimer notre façon d’appréhender ces intérêts.

A l’inverse, l’anthropocentrisme implique l’existence d’une autre caractéristique d’importance normative, à savoir l’espèce à laquelle l’individu appartient. Ce n’est que dans le cas où l’individu appartient à l’espèce humaine que la prise en compte de ses intérêts nous donne des raisons d’agir et d’adapter notre action à l’importance des intérêts en jeu. Dans tous les autres cas où l’individu appartient à une espèce autre que l’espèce humaine, la prise en compte de ses intérêts n’est une raison suffisante ni pour agir ni pour que l’action soit proportionnelle à l’importance que l’individu non-humain accorde à ses intérêts.

 

L’équivalence supposée entre anthropocentrisme et spécisme

Les concepts de « spécisme » et d’ « anthropocentrisme » sont souvent utilisés de manière interchangeable, comme s’ils étaient équivalents. Cela peut s’observer dans plusieurs tentatives de définition du spécisme dans la littérature. S’ils n’affirment pas explicitement cette relation d’équivalence, ils la présupposent certainement. Voici quelques célèbres exemples :

« J’utilise le mot « spécisme » pour décrire la discrimination généralisée pratiquée par l’homme à l’égard des autres espèces et pour établir un parallèle avec le racisme. » (RYDER 1983, p. 5)

« Le spécisme consiste à inclure tous les animaux humains dans le cercle moral et à en exclure tout autre animal. » (WALDAU 2001, p. 38)

« Une position spéciste, ou du moins le paradigme d’une telle position, consisterait à déclarer qu’aucun animal n’est membre de la communauté morale car aucun animal n’appartient à la « bonne » espèce, à savoir Homo sapiens. » (REGAN, 1985, p.155).

Pourtant, ces définitions sont problématiques. Il est en effet possible d’imaginer une situation dans laquelle (i) une considération préférentielle serait accordée de manière injustifiée aux membres d’une espèce non-humaine donnée par rapport aux membres d’autres espèces non-humaines. Imaginons, par exemple, une personne soutenant que seuls les oiseaux devraient faire l’objet d’une considération morale et que leurs intérêts devraient toujours être privilégiés par rapport aux membres d’autres espèces non-humaines, du fait de son attachement aux oiseaux et de son manque de sympathie pour les autres animaux non-humains. Il semble que cette personne soit spéciste, dans la mesure où elle privilégie les membres d’une espèce particulière (non-humaine) par rapport aux membres d’autres espèces (non-humaines), sur la base d’une préférence injustifiée quant à l’appartenance à une espèce (ou, plus exactement, en se basant de manière injustifiée sur sa préférence envers les membres de certaines espèces, à savoir les oiseaux). Elle n’est pas anthropocentrée, car elle ne favorise pas les intérêts humains au détriment d’intérêts non-humains.

En outre, il est également possible d’imaginer une situation dans laquelle (ii) une considération désavantageuse injustifiée serait accordée aux membres d’une espèce non-humaine, mais non aux membres d’autres espèces non-humaines. Imaginez une personne qui prétend que tous les animaux non-humains sentients devraient être considérés moralement, à l’exception des rats, qu’elle trouve répugnants. Il semble que cette personne établisse une différenciation injustifiée entre individus sur la base de leur appartenance à une espèce donnée (ou sur la base de sa répugnance envers l’ensemble des membres d’une espèce donnée). Elle est clairement spéciste, bien qu’à peine anthropocentrée : elle n’accorde pas de considération ou de traitement préférentiel aux humains par rapport aux non-humains, mais considère plutôt les membres d’une espèce non-humaine (rats) d’une manière désavantageuse et non justifiée par rapport à ceux d’autres espèces non-humaines.

Comme le montrent ces exemples, la relation entre les concepts de spécisme et d’anthropocentrisme n’est pas une relation d’équivalence. L’anthropocentrisme engendre plutôt le spécisme. Le spécisme se décline sous plusieurs formes, l’anthropocentrisme n’en étant qu’une parmi d’autres.

 

L’inévitabilité supposée de l’anthropocentrisme

La relation entre anthropocentrisme et spécisme peut être mal comprise d’une seconde façon. Supposons que quelqu’un essaie de défendre le spécisme en affirmant que :

« Les humains ne peuvent s’empêcher d’être humains. Par conséquent, il est moralement justifié qu’ils favorisent les êtres humains au détriment des êtres non-humains ».

C’est l’affirmation selon laquelle, le spécisme (ou ce type particulier de spécisme) est forcément justifié puisqu’il n’est pas possible pour nous de cesser d’être anthropocentrés (dans une certaine mesure).

Comme auparavant, cette idée n’a pas été explicitement approuvée par les philosophes, même si elle est souvent présupposée dans leurs arguments. Il s’agit d’une revendication normative très forte reposant sur plusieurs confusions conceptuelles. Une de ces confusions peut être la croyance fausse que les concepts d’anthropocentrisme et de spécisme sont équivalents. Cependant, l’affirmation que l’anthropocentrisme implique le spécisme n’est pas entièrement erronée comme vu dans la section précédente.

Présentée sous forme de raisonnement logique, cette idée peut être rendue plus intelligible :

(i) L’anthropocentrisme étant inévitable, il est justifié ;
(ii) Le spécisme est impliqué par l’anthropocentrisme ;
(iii) Par conséquent, le spécisme est justifié.

Ce raisonnement logique nécessite un examen attentif du fait de son ambiguïté. En effet, dans les postulats (i) et (ii), le terme « anthropocentrisme » est utilisé pour exprimer différents concepts.

Dans la prémisse (i), « anthropocentrisme » renvoie au fait que les êtres humains sont épistémiquement enclin à comprendre le monde de manière anthropocentrée. Autrement dit, leur savoir s’exprime nécessairement dans les limites d’un référentiel humain. Cet état cognitif peut être appelé anthropocentrisme épistémique. Ainsi, les humains semblent ne pas pouvoir s’empêcher de penser « humainement ». En y ajoutant l’hypothèse que « devoir » implique « pouvoir », ce type d’anthropocentrisme est justifié.

Dans la prémisse (ii), l’anthropocentrisme est utilisé dans un sens différent. Il dénote le caractère normatif décrit dans la première partie, selon lequel les animaux humains méritent une plus grande considération morale que les animaux non-humains. Nous pouvons maintenant définir cet anthropocentrisme comme étant un anthropocentrisme moral. Dès lors, l’ambiguïté devient apparente. Premièrement, l’anthropocentrisme épistémique n’est pas équivalent à l’anthropocentrisme moral. Alors que le premier renvoi au caractère strictement humain de notre perception du savoir, le second est une position normative. Plus important encore, l’anthropocentrisme moral ne découle pas de l’anthropocentrisme épistémique. Le fait que les êtres humains soient soumis à des contraintes spécifiques dans leur compréhension du monde en raison des caractéristiques de leur appareil cognitif n’implique pas qu’il soit justifié qu’ils accordent une plus grande considération morale à eux-mêmes ou à leurs propres intérêts. De plus, comme en témoigne son rejet croissant même au delà du cercle universitaire, l’anthropocentrisme épistémique n’implique pas non plus nécessairement l’anthropocentrisme moral.

Étonnamment, cette ambiguïté est précisément le cœur de certains arguments courants en faveur du spécisme. Le célèbre philosophe Bernard Williams a par exemple écrit :

« Le mot « spécisme » a été utilisé pour désigner une attitude que certains considèrent comme notre ultime préjugé en faveur de l’humanité. Cette attitude est désignée de façon plus révélatrice par le mot « humanisme », mais ce n’est pas un tort. Voir le monde d’un point de vue humain n’est pas une chose absurde pour les êtres humains » (WILLIAMS 2006, p. 118).

Nous pouvons maintenant expliquer pourquoi la conclusion de Bernard Williams est arbitraire. Il a en effet affirmé que :

(iv) L’anthropocentrisme épistémique est soit équivalent à l’anthropocentrisme moral, soit l’implique ;
(v) L’anthropocentrisme épistémique est justifié ;
(vi) Par conséquent, l’anthropocentrisme moral est justifié.

Avec la prémisse supplémentaire que :

(vii) L’anthropocentrisme moral implique le spécisme ;

Il est possible de conclure que :

(viii) Le spécisme est justifié.

Bien que valide dans sa forme, ce raisonnement est trompeur car, comme expliqué, la prémisse (iv) est fausse. L’anthropocentrisme épistémique n’est pas équivalent à l’anthropocentrisme moral et ne l’implique pas, la prémisse (vi) n’est donc pas valable. Par conséquent, ce raisonnement ne permet pas de garantir la validité de la prémisse (viii), à savoir que le spécisme est justifié.

 

Pourquoi le spécisme, anthropocentré ou non, est injustifié

Comme nous l’avons vu, l’anthropocentrisme moral énonce que la considération et le traitement préférentiels des êtres humains par rapport aux membres d’autres espèces sont justifiés. Bien que, comme indiqué précédemment, cette idée soit incompatible avec le principe d’égale considération des intérêts, certains ont néanmoins tenté de la défendre en faisant appel à différents attributs supposément propres à l’espèce humaine qui légitimeraient une meilleure considération morale de ses membres. Toutefois, au cours des dernières décennies, la pertinence de cette allégation a été largement contestée. Considérez les principales caractéristiques pouvant être qualifiées de moralement pertinentes (autonomie, conscience de soi, rationalité ou langage, et relations affectives, sociales ou politiques) qui pourraient justifier que les animaux non-humains soient totalement ou en grande partie privés de la considération morale accordée aux êtres humains. Pour qu’une de ces caractéristiques justifie cela, il faudrait qu’elle soit propre à l’espèce humaine, qu’elle soit possédée par tous les êtres humains et par aucun être non-humain. Pas une seule des caractéristiques susmentionnées ne remplit cette condition. Quel que soit la caractéristique que nous pourrions envisager pour tracer une frontière morale entre humains et non-humains, elle sera soit absente chez certains humains soit existante chez certains êtres non-humains. C’est ce que l’on appelle communément le phénomène de « chevauchement des espèces ». Il en découle que, pour chaque caractéristique envisagée, nous faisons face à un dilemme : soit exclure certains êtres humains du champ de la pleine considération morale (par exemple, ceux qui manquent de certaines capacités cognitives) soit étendre ce champ pour y inclure également les animaux non-humains. Néanmoins, nous pouvons difficilement nier que les êtres humains dépourvus de certaines fonctions cognitives ou de certaines capacités à entretenir des relations affectives, sociales ou politiques jouissent d’une pleine considération morale. Ainsi, nous devons rechercher une caractéristique qui permettrait d’accorder une pleine considération morale à la fois aux êtres humains et non-humains.

La caractéristique qui fonde la considération morale doit être pertinente d’un point de vue moral. Adopter un tel raisonnement revient à considérer les différentes actions possibles en fonction (du moins en partie) de la manière dont elles affectent les autres et soi-mêmes. En conséquence, ce qui est suffisant, voire nécessaire, pour être en mesure de fonder une considération morale est de savoir si un être peut être affecté par un acte ou un événement donné et, de ce fait, être lésé ou bénéficier de celui ci. La sentience étant précisément la capacité qui permet à un être d’être affecté de manière positive (plaisir) et négative (souffrance), la considération morale devrait donc être étendue également à tous les êtres sentients non-humains.

La sentience étant une condition minimale suffisante pour jouir d’une pleine considération morale, le spécisme anthropocentré est injustifié. L’appartenance ou la non appartenance à l’espèce humaine ne devrait pas conditionner le droit à pleine considération morale d’intérêts similaires entre individus. En reconnaissant la sentience comme suffisante pour jouir d’une pleine considération morale, toutes les autres distinctions sur lesquelles nous pourrions nous baser pour justifier un traitement désavantageux des intérêts de certains individus s’avèrent être arbitraires. En effet, il est arbitraire d’accorder plus de poids à l’intérêt particulier d’un être humain à ne pas souffrir qu’à l’intérêt particulier similaire d’un chien. Par ailleurs, il est tout aussi arbitraire de donner plus d’importance à l’intérêt particulier d’un chien à ne pas souffrir qu’à l’intérêt particulier similaire d’un cochon. Ainsi, l’anthropocentrisme ainsi que tous les autres types de spécismes non-anthropocentrés, se révèlent n’être que de simples formes d’une seule et même discrimination et sont, par conséquent, injustifiés.

 

Conclusion

Dans cet article, nous avons défendu trois grandes revendications. La première est que l’anthropocentrisme moral n’est pas équivalent au spécisme, mais plutôt à un type de biais spécistes parmi de nombreux autres. Pour cela nous avons examiné quelques exemples précis de traitement spéciste non-anthropocentré d’animaux non-humains. La seconde est que l’inévitabilité de l’anthropocentrisme épistémique n’implique pas que l’anthropocentrisme moral soit justifié. Ce sont des concepts distincts et le premier n’implique pas le second. Enfin, nous avons montré à quel point l’anthropocentrisme moral, et donc toutes les formes de spécismes, sont injustifiés. Aucune des caractéristiques habituellement utilisées pour établir un clivage moral entre les êtres humains et non-humains n’est légitime, car aucune n’est strictement propre aux humains. Quelle que soit la caractéristique qui fonde le droit à une pleine considération morale, si elle est commune à tous les êtres humains, elle inclura aussi, immanquablement, des êtres non-humains. Ce qui importe dans un raisonnement moral est de déterminer qui pourrait être affecté par nos actions. La sentience est précisément la capacité permettant à un être d’être affecté, positivement ou négativement. Par conséquent, tous les êtres sentients, humains et non-humains, doivent être égaux quant à la considération morale de leurs intérêts.

 

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