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pourquoi les défenseurs des droits des animaux sont-ils toujours les « orphelins de la gauche » ?

Suprémacisme humain :
pourquoi les défenseurs des droits des animaux sont-ils toujours les « orphelins de la gauche » ?

Combattre la déshumanisation est un défi majeur pour la gauche.

Initialement publié le 30 avril 2019 par Will Kymlicka dans le magazine New Statesman.
Traduction par Florimond Peureux.


Article

Dans le roman de Blaire French The Ticking Tenure Clock publié en 1998, le personnage central, un jeune professeur de sciences politiques, peine à terminer un livre sur « les orphelins de la gauche » : les défenseurs des droits des animaux. Dans les années 90, explique French, les défenseurs des droits des animaux se considéraient comme faisant partie d’une grande famille progressiste tentant de protéger les personnes vulnérables de l’exploitation des puissants. Cependant, ils se sentaient également désavoués par les autres membres de cette famille.

Vingt ans plus tard, la situation reste inchangée. Les partisans des divers mouvements de justice sociale se soutiennent régulièrement : les organisations féministes manifestent souvent leur soutien à Black Lives Matter (mouvement afro-américain antiraciste fondé aux États-Unis en 2013, NDLR), aux défenseurs des droits des immigrés ou à ceux des homosexuels, mais les groupes de défense des droits des animaux restent en dehors de ce cercle de solidarité progressiste. Comme le remarque Aimée Dowl, « Aucune des grandes organisations féministes aux États-Unis n’a de comités ou de ressources en lignes dédiées aux droits des animaux ni n’a de politique en la matière ». En effet, comme l’indique John Sanbonmatsu, « la gauche, à quelques exceptions près, a toujours considéré la violence humaine envers les autres êtres vivants avec indifférence ».

Cette indifférence a été source de frustration et d’incompréhension pour de nombreux défenseurs des droits des animaux. Une partie de l’explication réside dans l’intérêt personnel et l’inertie des humains. L’instrumentalisation des animaux dans notre société permet un flux régulier de plaisirs, des plaisirs souvent très intimes liés à ce que nous mangeons et ce que nous portons, qui sont au cœur de notre identité. Ainsi, même lorsque les gens se rendent compte que le traitement des animaux dans notre société est moralement suspect, ils utilisent diverses stratégies de « désengagement moral » pour détourner le regard de la question.

Il y a cependant quelque chose de plus profond à l’œuvre que l’intérêt personnel et le désengagement moral dans la résistance de la gauche aux droits des animaux. En effet, adhérer à l’idée de droits des animaux ne remettrait pas seulement en question des identité et des modes de vie, mais également un pilier philosophique central de la politique de la gauche : son « humanisme ».

L’humanisme est ici l’idée que la valeur de l’humanité réside précisément dans sa différence avec l’animalité. C’est parce que nous sommes différents et supérieurs aux animaux que nous avons une valeur intrinsèque et que nous méritons des droits fondamentaux. Ce qui donne sa valeur aux vies humaines n’est pas quelque chose que nous partageons avec d’autres animaux, ce sont plutôt nos qualités « distinctement humaines » telles que la rationalité, la moralité ou l’autonomie.

Vu a travers le prisme humaniste, le respect de la dignité humaine consiste précisément à traiter les êtres humains mieux que les animaux. A l’inverse, la violation de la dignité humaine est décrite comme consistant à traiter une personne « comme un animal ». En ce sens, l’humanisme est lié à la hiérarchie des espèces : il s’agit d’élever l’homme au-dessus de l’animal. Un terme plus précis pourrait donc être « suprémacisme humain ».

Le suprémacisme humaniste n’est bien sûr pas propre à la gauche. On le retrouve dans tout le spectre politique occidental, profondément enraciné dans la tradition judéo-chrétienne. À bien des égards, il s’agit simplement d’une version laïque d’idées religieuses de longue date selon lesquelles seuls les humains ont été créés à l’image de Dieu. Cependant, l’engagement humaniste de la gauche a été renforcé par le rôle central joué par la déshumanisation dans les luttes pour la justice sociale au XXe siècle.

En effet, nombre des grandes injustices du XXe siècle ont impliquée une déshumanisation : à savoir traiter les Juifs, les Noirs, les immigrants, les homosexuels, les personnes handicapées et les membres d’autres minorités comme n’étant pas pleinement humains. De plus en plus de preuves issues des sciences sociales confirment que de nombreux groupes sociaux continuent d’être déshumanisés, non pas au sens littéral comme le fait qu’ils ne sont pas perçus comme des membres de l’espèce Homo sapiens, mais plutôt au sens où ils sont vus comme moins susceptibles de posséder les qualités « distinctement humaines » qui nous distingueraient des animaux.

Plus précisément, les minorités sont considérés aujourd’hui comme motivés par les instincts basiques que nous partageons avec les animaux, par exemple le plaisir ou la peur, mais moins susceptibles d’exprimer des sentiments « distinctement humains » tels que le remord ou la gratitude. Cela conduit à la discrimination et aux préjugés. Mais cela rend également les minorités vulnérables à la violence car, tout comme les animaux, on pense qu’elles doivent être contrôlés par la force.

Combattre la déshumanisation est donc un défi majeur pour la gauche. Et il est largement admis que le suprémacisme humain est un outil essentiel dans cette lutte. Le meilleur moyen, si ce n’est le seul, de combattre la perception selon laquelle certains groupes ne sont pas pleinement humains consiste à souligner la discontinuité radicale entre les humains et les animaux : c’est-à-dire de réaffirmer le caractère sacré de l’humain.

Cette conviction que le suprémacisme humain contribue à lutter contre la déshumanisation sous-tend de nombreux choix stratégiques de la gauche depuis la Seconde Guerre mondiale. Comme Claire Jean Kim l’a montré, le mouvement afro-américain des droits civiques a, dans les années 50, pris délibérément la décision de sacraliser la barrière de l’espèce pour lutter contre le racisme déshumanisant. La société américaine a ainsi été accusée de traiter les Noirs comme s’il s’agissait d’animaux. À partir des années 60, la plupart des mouvements de justice sociale ont suivi la même stratégie humaniste, y compris ceux cherchant à défendre les droits des femmes, les droits des homosexuels et les droits des personnes handicapées.

C’est pour cela que les défenseurs des droits des animaux sont restés les orphelins de la gauche : l’argument classique en faveur des droits des animaux repose sur la nécessité de souligner les continuités entre humains et animaux et l’argument classique en faveur des droits des minorités repose sur la nécessité de souligner la discontinuité radicale entre les humains et les animaux.

Il n’est pas facile d’imaginer comment ce fossé peut être comblé, mais nous avons aujourd’hui de plus en plus de raisons d’essayer.

Une de ces raisons est que le suprémacisme est difficile à défendre dans notre monde post-darwinien. La théorie de l’évolution de Darwin a montré qu’il existe une continuité entre les humains et les autres animaux en ce qui concerne nos intérêts et nos capacités. Si les humains partagent des ancêtres avec d’autres primates et que nous partageons 98,8% de notre ADN avec des chimpanzés, alors il est presque certain que tout ce qui rend la vie humaine précieuses ou dignes de respect a des analogues chez d’autres animaux.

Une deuxième raison de combler ce fossé est la reconnaissance par la gauche que l’agriculture animale est une catastrophe environnementale dont les coûts sont supportés de manière disproportionnée par les plus démunis. La gauche doit donc défendre la transition des régimes à base de viande aux régimes à base de plantes : nous devons nous sevrer du flux de plaisirs que nous tirons du complexe animalo-industriel.

Mais la raison la plus importante pour construire des ponts est peut-être que le suprémacisme humain n’est peut-être pas une stratégie efficace pour lutter contre la déshumanisation. De plus en plus de preuves montrent que la croyance en la suprématie humaine et la hiérarchie des espèces aggravent le problème de la déshumanisation au lieu de l’atténuer. Plus les gens pensent que les humains sont supérieurs aux animaux, plus ils sont susceptibles de déshumaniser les immigrants, les femmes et les minorités raciales.

Il est intéressant de noter que le lien entre la hiérarchie des espèces et la déshumanisation est un lien de causalité et pas seulement de corrélation. Ainsi, lorsque les participants aux études reçoivent un article de journal traitant de preuves de la supériorité humaine sur les animaux, il en résulte l’expression d’un plus grand préjugé contre les minorités humaines. En revanche, ceux qui reçoivent un article de journal traitant de preuves de la continuité entre les animaux et les humains dans la possession de caractéristiques valorisées et d’émotions ont plus de chances de considérer les membres des minorités humaines comme des égaux. Autrement dit, réduire le fossé entre les humains et les animaux contribue à réduire les préjugés et à renforcer la conviction que les différents groupes humains sont égaux.

Cela suggère que le suprémacisme humain n’est pas seulement inutile pour lutter contre la déshumanisation, mais qu’il est en fait contre-productif. Cela suggère que les perspectives d’intégration des droits des animaux à la famille des mouvements de justice sociale gagnent en crédibilité. Nous n’avons pas besoin de sacrifier les animaux pour défendre les droits et la dignité des femmes, des minorités raciales ou des personnes handicapées. En réalité, les luttes contre la hiérarchie des espèces et celles contre les hiérarchies intra-humaines ne sont pas à somme nulle, elles se renforcent mutuellement.

Bien entendu, comme pour tout regroupement familial après une longue période d’éloignement, beaucoup de travail et de bonne volonté seront nécessaires. Si les mouvements de justice sociale ont été prompt à écarter les droits des animaux, il est également vrai que le mouvement des droits des animaux a parfois adopté une rhétorique et des stratégies qui reproduisent les attitudes sexistes, racistes ou capacitistes.

Les défenseurs des droits des animaux doivent reconnaître et prendre en compte leur impact sur les hiérarchies sexuelles et raciale, tout comme les défenseurs de l’égalité des sexes et de l’égalité raciale doivent reconnaître et prendre en compte leur impact sur les animaux. Établir cette « éthique de reconnaissance mutuelle » peut être difficile, mais si les droits des animaux restent les orphelins de la gauche, le résultat sera désastreux, non seulement pour les animaux, mais aussi pour les humains et la planète.

 

Will Kymlicka est titulaire de la Chaire de recherche du Canada en philosophie politique. Il est l’auteur de Multicultural Citizenship et est co-auteur avec Sue Donaldson de Zoopolis: une théorie politique des droits des animaux.

Cet article fait partie de la série Agora, une collaboration entre le New Statesman et Aaron James Wendland. Aaron est professeur adjoint de philosophie à la Higher School of Economics et corédacteur de Wittgenstein and Heidegger et Heidegger on Technology. Suivez-le sur Twitter : @ajwendland.

 

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